Chaque bivouhackeur a ses spécialités de transport. Clark a son van et sait naviguer, Marty a sa moto, Flétan est un parapentiste convaincu, Blaireau voyage avec son hamac au pays des rêves, le dindon court avec des jambes d’acier. Sans compter les navires pétrochimiques, le trainhopping à gogo, le vélo, et les voitures, de préférence celle des autres (l’autostop, pas le vol) ou des vieilles un peu cabossées (les voitures, pas les êtres humains).
J’ai trouvé que je faisais pâle figure, alors j’ai décidé d’occuper la niche animalière, encore inoccupée. Cet été, j’ai donc fait ma première rando à cheval, en guise d’entrainement à quelque chose de plus ambitieux un jour. A moi les grandes plaines de Mongolie (ou Camargue selon mon budget) à dos de canasson d’ici quelques années, à suivre les traces d’herbes mortes d’Attila.
En attendant je fais donc chauffer ma carte bleu pour participer à un séjour de l’UCPA. Découvert avec Blaireau lors d’un séjour multisport pour boursiers, l’UCPA c’est une association qui gère des villages vacances, genre de club med, mais en version sportive, et initié par le gouvernement de De Gaulle en 1965.
Ca rappelle les colonies de vacances en centre, mais entre adultes. J’aimais bien les colos quand j’étais mineur, et j’aime toujours le délire de vie en communauté assez intense pendant quelques jours, avec des journées bien remplies et des activités d’animateurs bafa. A y réfléchir, je trouvais ça même assez étonnant que le concept de colo disparaisse subitement à 18 ans, comme si, ça y est, les séjours en groupe ne sont plus appréciables pour des majeurs, puisqu’ils sont libres de s’organiser par eux-mêmes. Mais en fait, à y réfléchir encore, je me suis rendu compte que l’équivalent adulte le plus commun des colos, ce sont les clubs meds, les village-vacances, les croisières. Dans tous les cas, on est dans un genre d’hôtel qui nous fait à manger et qui nous propose des activités. La différence de l’UCPA, c’est que c’est centré sur les sports de plein air. D’où un public assez différents des clubs meds, moins consuméristes sans doute, et sans enfants aussi.
Ma copine avec qui je pars a fait 10 ans d’équitation (mais s’est arrêtée au lycée). Moi Cancrelat, j’ai moins d’un an au compteur et c’était quand j’étais petit. Je m’en rappelle à peine. Je me dit quand même que ça va revenir, comme le vélo. Spoiler : non, tout ce qui m’est revenu, c’est d’éviter de trainer derrière les fesses d’un cheval. Sa seule défense, c’est la fuite ou un énorme coup de sabot qui déboite.
Nous voilà donc au centre de Serre-Chevalier dans les Hautes-Alpes. C’est un gros batiment qui fait vaguement semblant de ressembler à un chalet, où on entasse des sportifs confirmés ou en devenir dans des chambres de 4 à 6 lits. Plus de 300 vacanciers au total, répartis selon plusieurs packs d’activités.

Ce qui est marrant, c’est que les publics dépendent pas mal des packs. Ceux qui font des packs multisports passent pour les plus normaux. Ceux qui font de eaux-vives sentent souvent l’eau croupi. Les gens qui font de l’entrainement trail, on ne les voit presque pas, ils sont trop occupés à souffrir seuls sur la montagne. Les vététistes sont entre couillasses. Mes préférés sont ceux qui font le pack multisport à la carte. Ils n’ont rien prévu de leur semaine, ils peuvent s’inscrire sur les activités des autres s’il reste de la place, mais de ce que j’en ai compris, y avait pas de place. Alors ils passent le plus clair de leur temps à barboter à la piscine, à faire du volley, ou à boire des bières au bar du centre.
L’autre truc que j’aime bien avec ce genre de séjour, c’est que comme les colos, c’est très propice à la rencontre. On passe des jours du soir au matin avec des gens, et l’ambiance se prête à la discussion avec n’importe quel voisin de table, de transat ou de terrain de volley. Evidemment, des amitiés innombrables se forment, et je trouve ça chouette de ressortir de vacances avec de nouveaux amis.
Mais il n’y a pas que les amis dans la vie. Venu en couple, j’ai été impressionné par la quantité de ragots que colportaient les filles de mon groupe d’équitation. Inspiré par ma récente lecture du bouquin d’un anthropologue, j’ai assisté aux péchotages, aux rateaux et aux ragots tel un scientifique observant les coutumes d’un peuple lointain (et avec un intérêt modéré). Chaque jour, de la part de gens que je connaissais ou non, j’entendais des « ce soir je tente un rapprochement avec bidule » ou « machin m’a mis un gros rateau hier ». La fête du dernier soir a été le pinnacle, avec des duos qui partaient discrètement dans les étages, d’autres qui se galochaient sur la piste de danse, et les retardataires qui tentaient des rapprochements avec de nouvelles cibles. Ma copine chante et danse vraiment très bien d’après deux mecs différents. J’étais pas là car je jouais à Code Names avec pas des gros baiseurs. Il y a de la place pour tout le monde à l’ucpa, et je suis un scientifique qui s’ennuie vite sur la piste de danse.
Pendant la semaine, mes camarades de l’équitation se sont peu à peu transformées en agence matrimoniales, avec de multiples tentatives de caser des gens entre eux. Ca a marché notamment pour une meuf du groupe avec un mec qui ressemblait de façon troublante à Blaireau. Désolé j’ai pas de photo, mais imaginez-le avec des cheveux courts coiffés vers le haut.
Tout le monde dort dans des chambres de 4 à 6 personnes. J’ai donc demandé où les gens concluaient. On m’a parlé de la légendaire vallée de la baise, de jeter les matelas dehors, ou de la faire vite fait en l’absence des colocataires, avec ou sans leur consentement. J’ai eu la confirmation d’une baise en chambre, avec consentement des colocs. Pour le reste le mystère demeure.
95% du temps, j’ai trouvé les gens sympas, ou pas chiants a minima. Chacun fait sa vie, se crée ses cercles, respecte les lieux et les autres. Mais il y avait aussi ce gros bouffon qu’on appelait Aubergine. Je l’ai rencontré alors qu’il essayait d’être tactile avec des meufs à la piscine. Je l’ai revu le lendemain matin à la table de mon petit-déjeuner, où j’ai constaté que son humour consistait à 70% à imiter une caricature d’homme gay qui répète souvent « ma viiie ». Il a fait la liste de toutes les célébrités qu’il a croisé dans sa vie, avant de dire que de toute façon c’était pas important les célébrités et qu’à Paris on en croisait beaucoup, avant d’insister sur le fait qu’il faisait des soirées avec Orelsan.
Le lendemain, je l’ai croisé allongé par terre sur l’herbe, bras et jambes levés, à répéter à une meuf « allez viens on fait dirty dancing » « allez viens » « pourquoi tu viens pas ? ».

Le soir, je l’ai croisé dans la posture cliché du dragueur, accoudé à un mur, les lunettes de soleil relevées sur le front, en train d’expliquer un truc à une meuf avec une voix suave. Sauf que le mur, c’était la vitre du buffet à volonté, au milieu de la foule en train de prendre sa bouffe. Le mec ne perd jamais une seconde. Il me rappelle énormément un mec de mon précédent séjour, parisien lui aussi, trentenaire aussi, qui adore expliquer des choses à tout le monde et surtout aux meufs, et qui voulait à tout prix pécho la meuf la plus jeune du séjour, à peine majeure.
Evidemment il vient tous les ans.
Heureusement pour moi, je n’attire pas ce genre de bouffon et je m’entoure de gens qui peuvent attirer mais ensuite rembarrent ce genre de bouffon, alors on l’a pas vu plus que ça. Justement, j’étais avec les gens de l’équitation. Comme on peut s’y attendre, c’est un groupe très féminin – 6 meufs, 2 mecs. Je trouve amusant quelque part de voir comment l’image de l’équitation a évolué, de l’apanage des chevaliers virils ou des gros fermiers avec leur la charrue, les chevaux sont devenus un truc hyper féminins. Je pense qu’on a tous connus des meufs jouer aux poneys dans la cour de récré. Côté licenciés, on est à plus de 80% de femmes.
Dans mon groupe on a une maraichère de petits légumes, fleurs comestibles et aromates pour restos gastros, une prof des écoles, une ingénieure dans le bâtiment, une analyste financière, une bouchère-charcutière et ma copine (c’est un job à temps plein). Elles ont toutes faites de l’équitation par le passé, parfois beaucoup. L’autre gars détonne un peu. Il était débutant jusqu’à l’année dernière où il a déjà fait un stage d’équitation intensif. Il fait de la chasse à l’arc et s’entraine à l’équitation dans l’idée de faire du tir à l’arc monté façon mongole, ce qui rejoindrait une tripotée d’autres sports de plein air qu’il aime bien pratiquer.
Mon bilan après une semaine, c’est que j’aime bien l’équitation. La relation avec l’animal est chouette, même s’il peut parfois te rendre fou. Le plaisir de galoper est présent, tout comme de parcourir de petits sentiers tortueux en forêt et traverser des ruisseaux, voire un lac.
J’ai monté principalement un cheval de trait Comtois que j’ai adoré : Ismir le gros beau gosse. Il est grand, calme, affectueux, adore bouffer de la bonne herbe. Sa spécialité c’est de se mettre au trot pour parcourir 15 mètres pour rattraper ses potes ou faire passer plus vite une montée ou une descente. Ce qui est marrant c’est que d’entendre Ismir au trot déclenche parfois les autres chevaux du convoi façon dominos, ce qui fait galérer les autres cavaliers. Ismir est donc aussi un adepte du chaos.

En revanche, l’équitation, c’est pas un sport facile. Il demande un certain temps pour atteindre une maitrise qui rende à peu près autonome, et il comporte des risques. En vrac :
- Tomber d’un bon gros Comtois de plus d’1m50 au garrot, et possiblement à plus de 15 km/h, ça peut faire très mal et casser des os. Et ça peut toujours arriver, les chevaux sont parfois imprévisibles, surtout quand un truc de merde leur fait peur, genre l’ombre d’un télésiège en mouvement ou le bruit d’une tyrolienne à proximité.

- Les chevaux de clubs ont beau être dressés depuis tout petit et avoir le job de transporter des humains à plein-temps, je reste impressionné par à quel point il faut s’adapter aux personnalités de chacun. La monitrice est tout le temps en train de nous préciser des spécificités à considérer pour chaque cheval. Accroche celui-ci près de son arbre favori sinon il fait chier ; éloigne ce cheval de trait des chevaux de club sinon il les agresse ; sois bien ferme avec celui-là qui va tout le temps profiter de ton inattention pour aller bouffer de l’herbe, etc. Les chevaux, il faut apprendre à les connaitre. Ça fait partie du plaisir comme de la difficulté.
- L’équitation, c’est très physique. Si dans votre vie, vous n’avez été que sur un cheval au pas, vous vous dites peut-être que c’est facile. Mais sur un cheval, on est comme un sac à dos bien rempli sur le dos d’un coureur. Si on ne fait rien, on rebondit sur le dos du cheval en contretemps, ce qui pète notre cul autant que le dos du cheval. Il faut donc faire le ressort et rebondir en harmonie avec la course de la bête, ce qui implique de bonnes cuisses, de bons adducteurs (j’ai appris ce mot) et des hanches qui swinguent pendant toute la durée du trot.
- Les chevaux, c’est plus aussi pratique qu’avant. C’est fini les auberges d’étapes moyenageuses avec parking pour cheval. Maintenant on a du bitume et des bornes électriques où le cheval ne peut pas se brancher. Quand un cavalier débarque quelque part avec sa bête, il dérange souvent, et finira surement par laisser des tas de crottins en bonus. Ca nous est arrivé par exemple dès l’instant où on est arrivé près du lac (baignable). On a marché sur l’eau de manière instagrammable et un cheval a chié goulûment dedans. La monitrice était embêtée.
- Enfin, l’accident peut couter cher pour le cheval aussi. En rando, on va souvent avoir de grosses bêtes endurantes. 800 kg environ pour la mien. S’il tombe par terre, se blesse ou se coince, c’est une énorme galère on va avoir toutes les difficultés du monde à le relever.

Ça nous est arrivé sur une balade : on passe un pont en bois détrempé. Les premier chevaux n’ont pas de souci, mais l’un des plus gros glisse. Avec la panique, il essaie de fuir en donnant d’énormes coups de sabot, fout un coup de tête à sa cavalière au passage, brise des planches du pont, et tombe lourdement, les pattes arrières s’enfonçant entre les lattes brisées. C’est la tuile. La monitrice passe des coups de fil. Le cheval s’excite et fait de gros mouvements erratiques pour s’en sortir. Il semble s’épuiser, mais réussit à retirer ses pattes du trou. Il ne parvient pas pour autant à se relever, le pont glisse toujours autant. Le cheval s’étale de tout son long sur le pont d’un air dramatique. Ca m’a rappelé les films où le héros dit adieu à son cheval de guerre blessé dans la bataille. Au final, sa proprio est arrivée, a balancé du sable sur les planches, a dit que ce cheval était trop dramatique, puis l’a tiré avec sa corde tandis qu’un gars lui poussait le cul. Le cheval a fini par se lever, a glissé encore un peu mais a passé le pont sans péter d’autres lattes. Plus de peur que de mal en fin de compte, d’autant plus que le cheval est en fait une jument grosse de plusieurs mois.
Et puis c’est sûrement cher.
