Campagne et coolitude

Mon ami Simon m’a invité à passer quelques jours à la campagne, dans la maison de sa grand-mère.

Cette semaine fut placée sous le signe de la vieille campagne et de la coolitude.

La vieille campagne parce que le village, Flavigny, a vraiment un aspect de carte postale. Perché sur la colline, ceint de remparts, c’est un bourg médiéval préservé où l’on déambule dans des rues étroites et tortueuses. Comme Hugo l’a bien remarqué, rien n’y est tout à fait droit. Mais comme tout est un peu penché, l’ensemble est harmonieux. Enfin, comme tout village qui se respecte, Flavigny a sa spécialité locale, en l’occurrence les petits bonbons à sucer anis de Flavigny.

La campagne la plus française que la France n’a jamais francé.

La coolitude car on a parlé de cette sérieuse étude qui montre les attributs de personnalité associés au fait d’être cool, et qui montre que ces attributs sont très homogènes entre les différentes cultures. Être cool, c’est international.

Et voici la recette de la coolitude :

Cool people are outgoing and social (extroverted). They seek pleasure and enjoyment (hedonistic). They take risks and try new things (adventurous). They are curious and open to new experiences (open). They have influence or charisma (powerful). And perhaps most of all, they do things their own way (autonomous).

Extraversion, hédonisme, aventure, ouverture, pouvoir et autonomie. Nous avons décidé de devenir scientifiquement cools.

Une maison et une mamie

La maison de la grand-mère est à l’image du reste de Flavigny. Après un joli escalier en entrée, pas très PMR-friendly, on arrive dans la « salle à tout ». Elle donne le ton. Anne-Marie a du mal à se séparer de ses objets. Chaque coin de pièce est occupé par des babioles en tous genres amassés tout au long d’une vie bien remplie. Le tout, sur un sol de vieilles tomettes irrégulières, sous des charpentes centenaires. La cuisine est minuscule. Il y a une glacière à l’ancienne, c’est-à-dire un renfoncement dans la pierre qui s’ouvre avec une grosse porte bien isolée. On peut jeter ses déchets alimentaires par la fenêtre : le compost est en contrebas. Pratique, et satisfaisant quelque part de jeter ses ordures comme ça. Encore un truc qui me rappelle les villes médiévales.

Les appartements de la dame sont au rez-de-chaussée, tandis que nous avons eu tout le loisir de transformer le premier étage en garçonnière.

Et il y avait bien sûr Anne-Marie, qui était là, donnant une âme à la maison.

Bien qu’elle ait le même âge que ma grand-mère et, qu’elle ait vécu elle aussi en banlieue de Paris, c’est un type de grand-mère bien différent, que je n’avais jamais rencontré personnellement.

Excepté Flavigny, elle vit à Montreuil. Déjà, ma grand-mère n’y mettrait jamais les pieds, elle s’imagine sûrement que la ville ressemble à ça :

Montreuil.png. Toute référence à une célèbre œuvre culturelle serait purement fortuite.

Elle fait des sorties culturelles de sa propre initiative et dispose d’une vie sociale. Elle invite régulièrement des gens chez elle qui ne sont pas sa famille.

Et c’est une ancienne soixante-huitarde. Bon, autant qu’elle en était capable, étant enceinte « jusqu’aux dents » lors du gros des manifestations. Mais son mari d’alors était actif dans les amphis. J’apprécie les anecdotes qu’elle raconte sur la période. Dans ma famille, on ne m’a jamais rien dit sinon que ce n’était pas la peine de manifester. Disons que ma grand-mère, c’est plutôt la France du Général de Gaulle.

Je parle du mari d’alors d’Anne-Marie, car ils sont séparés. C’est la première fois que j’entends une grand-mère parler de son « ex ». Ça m’a fait bizarre au début. Elle a raconté que la rupture a eu lieu alors qu’elle faisait des séances de psychanalyses. Elle voulait que son mari en fasse autant. Droit dans ses bottes, l’intéressé a lu un bouquin de 1000 pages sur la psychanalyse et a décrété que ça revenait au même qu’une thérapie.

Visiblement, non.

Pas une thérapie.
De l’avis de la communauté scientifique, la psychanalyse au global n’est pas recommandée. Ne pas confondre avec un psychologue. Ceci était un message du ministère de la santé.

Anne-Marie n’a pas peur de profiter de la force de travail des jeunes qui viennent à la maison. Avant mon arrivée, Simon et Hugo ont été missionnés pour tailler la glycine. Je l’ai aidée à libérer de l’espace de stockage sur son iPhone. Ensuite, on a devancé ses demandes. On a pris nos propres initiatives, car il n’est pas toujours facile de vivre au milieu des babioles. Le premier matin, puisqu’on en aurait besoin toute la semaine, on s’est attaqués à la cuisine et on lui a refait une beauté. Simon, le petit-fils, a pris la responsabilité des objets jetés à la poubelle. Ce n’est pas allé sans quelques frictions : certains ont été récupérés.

Un miroir derrière la plaque de cuisson, c’est original. Pour voir ses aliments cuire à 360° ou se recoiffer tout en cuisinant ?
De retour des courses. Ce panier d’osier est aussi pittoresque que pratique. Il nous a servi toute la semaine. Je recommande.

Enfin, le travail est aussi venu à nous, quand l’orage est arrivé et qu’un vent à décorner les bœufs a fait claquer toutes les portes, volets et fenêtres, jusqu’à en briser le carreau d’une fenêtre au grenier. La pauvre ne fermait plus correctement.

Adieu carreau.

Anne-Marie a eu une vie bien remplie, et a probablement été quelqu’un de très cool. Elle m’a montré avec une certaine fierté la photo de son amour de jeunesse, quand elle était en high school aux Etats-Unis. Un soir à table, je racontais quelques histoires de mon séjour à l’UCPA, dont celle concernant une camarade d’équitation qui avait passé la semaine à tourner autour d’un gars (celui qui ressemble beaucoup à Blaireau), pour finir par une baise décevante.

Anne-Marie a souri et a judicieusement répondu « Ce genre de choses, on ne peut pas le savoir en avance… »

Anne-Marie serait-elle hédoniste ?

En tout cas, elle a apprécié notre présence à la maison. Au téléphone avec son vieil ami, elle s’est réjouie de l’ambiance, des rires et de la gaieté qu’on amenait, même si elle déplorait qu’on « jette tout à la poubelle ».

Elle nous a appris la définition de faire chabro. C’est mettre du vin rouge dans la soupe. On mettait vraiment du vin rouge partout à l’époque.

Elle a l’air d’arpenter le monde elle-même avec une certaine gaieté. Elle est souriante, ne discourt pas sur les éternels vices de la jeunesse, et lit Libération. Elle n’a pas peur de donner son avis. Elle a même dit à Hugo qu’il était gentil et qu’il « ferai[t] un très bon mari déconstruit ». Elle m’a paru féministe.

Il l’a bien pris. Elle a ensuite ajouté, plus ambivalente : « Tous les garçons ne prendraient pas ça pour un compliment ». Le lendemain, elle lui a dit « Tu es trop gentil, et je te l’ai dit, les femmes aiment souffrir. »

Ça m’a tout de suite semblé moins féministe. Personnellement, les gens que je connais qui aiment souffrir, ce sont les coureurs de fond.

« Encore une montée de Fourvière à cracher mes poumons et je vais peut-être réussir à choper une blessure et une fringale. Yes ! » Comment j’imagine leur psyché (mais je ne suis pas psychanalyste).

De toute façon, nous on veut être cool, et d’après l’étude, la coolitude est neutre vis-à-vis de la bonté. On peut être cool et un salopard, ou cool et gentil.

Anne-Marie possède une voiture légendaire. Une bonne vieille Kangoo cabossée de partout et remplie de bordel. Personne ne veut se garer à côté. La boite auto fait des changements bizarres. Chaque fois qu’on prend un virage un peu serré, y a des tas de trucs qui brinquebalent à l’arrière avec des éclats de ferraille. Le temps d’une semaine, on a pu conduire cette merveille, pour nos escapades.

Si je deviens multimillionnaire, je ne demande pas mieux qu’une bonne Kangoo toute option (et un cheval) (toute option si possible).

L’équivalent cheval du Kangoo : le comtois. Solidité, endurance, élégance à la française.

Et dehors

La maison, bien que située au croisement de la rue du four et la rue du trop chaud, conserve bien la fraicheur avec ses vieilles pierres.

Ainsi, nous ne restons pas enfermés toute la journée avec la mamie. On reste aussi enfermés sans elle. Avec les après-midi de canicule et d’orage, on passe nos temps morts à l’étage. Au menu : siestes, administratif, recherche d’appart pour moi, et gaming à plusieurs. On a tenté de regarder un film, et fidèle à mes habitudes, je me suis endormi.

Je n’avais jamais joué à l’ordi aussi bien installé.

Malheureusement, la coolitude exige d’être autonome, ouvert et aventureux. Il nous a donc fallu sortir. On est allés chercher de la fraicheur dans une crypte d’abbaye, des bières, un lac, et encore plus low tech, une bonne vieille grotte bien humide.

L’avenir de l’architecture. 2000€/mois le T3 troglodyte en 2050 si vous voulez mon avis

Comme je suis stupide, j’ai oublié ma frontale à côté de mon sac, à la maison. Heureusement, la stupidité n’est pas anti-cool. Nous avons augmenté nos perks d’Aventuriers en explorant la grotte. On a avancé avec nos lumières de téléphone, et nous sommes arrêtés au premier obstacle nécessitant de la grimpe. On ne voudrait pas finir dans le noir complet.

En toute rigueur, le fait d’être « capable », qu’on peut rapprocher à l’intelligence, est corrélé à la coolitude.

On a aussi bien sûr visité ce joli bourg qu’est Flavigny. Je vous laisse admirer.

On a marché en chantant du Brassens dans les rues pavées du village. Ce qui est cool et très ringard en même temps. Mais on s’en fout que c’est ringard, et ça c’est doublement plus cool. Le soleil se couchait, ça faisait sourire les passants de nous voir. C’était un bon moment.

… de la méduse ce bateauuuu qu’on se le dise au fond des ports…. Tout au fond des poooorts

On a agrémenté nos trajets en kangoo de chants à tue-tête et de lecture d’articles de blog scientifiques. Car on est de gros cerveaux, et que pour nous, c’est du pur hédonisme.

On a d’ailleurs trouvé des punchlines pour un futur album de rap scientifique. Comme j’ai une mémoire de merde, je les ai toutes oubliées, sauf « Mes lettres préférées ? C.Q.F.D. ». C’est le refrain du single.

La pochette de notre album

Notre dernière sortie, histoire de finir en apothéose, fut d’aller nager de nuit au lac. J’ai admiré un lever de lune pour la première fois de ma vie. Il faut dire que souvent, quand la nuit tombe, la lune est déjà levée. En fait, et je n’avais jamais fait le rapprochement, c’est justement en période de pleine lune qu’elle se lève à peu près au coucher du soleil.

Scientifiquement cools.

Post scriptum

J’ai pris ma première amende de ma vie dans un train. Il y avait 50% de réduction sur le billet pour les moins de 26 ans. J’ai décidé de tenter le coup, de me rajeunir de deux ans et de compter sur mon visage juvénile pour que ça passe. Mais c’est pas passé. Je contribue donc à financer le rail français, et c’est un honneur en tant que petit-fils de cheminot.

En prenant cette amende avec le sourire, j’accrois ma coolitude. Enfin j’espère ?

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