Il y a des nuits où mon cerveau fait le tour des tâches inachevées qui hantent mon esprit. Parmi elles, il y a le dernier article de mon séjour au Japon.
Cela fait deux ans que je suis revenu, et je n’ai jamais trouvé le courage de le rédiger. D’abord, tout mon temps de rédaction était absorbé par mon roman. Ensuite, le temps était passé.
Pris d’une folie d’écriture, comme les fidèles lecteurs pourront le voir par mes trois derniers articles, j’ai décidé d’enfin boucler la boucle, et d’accorder le repos éternel aux fantômes de mon esprit.
Plutôt que de prétendre à un récit ordonné, voici en vrac une série d’anecdotes qui donnent le ton de mes derniers mois au Japon :
Auto-agression
Au début de mon séjour, j’ai poncé l’appli Meetup. À Tokyo, on y trouve une foule d’événements, plus ou moins intéressants, mais avant tout internationaux et anglophones. Depuis mon retour de vacances en août, j’ai arrêté de me disperser dans ces activités et leurs cercles internationaux, pour me recentrer sur deux choses : d’une part mes amitiés existantes, les groupes que je connais et apprécie déjà. D’autre part la recherche d’activités plus locales et japonaises.
Je trouve par exemple un stade de foot sur le toit d’un centre commercial, pas loin de chez moi. J’y prends mes marques et ça devient vite un rendez-vous incontournable de mes dimanches matins. C’est un créneau ouvert à tous, mais tellement squatté par des vieux habitués que le niveau est plutôt relevé. La culture du foot n’étant pas très répandue au Japon, il arrive que de vrais débutants débarquent : ils se font alors traîner d’un bout à l’autre du terrain avec la honte de rater toutes leurs passes. Moi, je suis pas terrible, mais ça passe : je compense mon manque de technique par ma forme physique, la plupart des gars étant un peu vieux (et pas mal fument, aussi). Ils sont sympas. Ambiance daddys. Quand je me présente, je dis que je viens de Saint-Germain, du Paris Saint-Germain, et ça, ils trouvent ça cool.
Je manque plusieurs fois de me blesser, mais je ne remets pas l’exploit de me faire une entorse tout seul.
À ma grande surprise, ce n’est pas quelque chose que j’ai raconté dans mes articles précédents. Tout remonte pourtant à quelques mois plus tôt, sur un city stade, lors d’un match de foot trouvé sur Meet up. Je viens de courir jusque dans ma défense, et je pivote pour repartir à l’attaque. Je suis tout seul. Ma première jambe embarrasse la seconde. Je ne tombe même pas, mais j’entends un bruit de mauvais augure.
Alors que l’action a lieu à l’autre bout du terrain, je quitte le jeu en boitant et demande à un remplaçant de venir. Il vient lentement, pas trop sûr de comprendre. Il n’y a aucune faute à siffler.
Ce fut l’occasion pour moi de découvrir le système de santé japonais. Puisqu’on trouve tout à Tokyo, je trouve un kiné parlant français.
Il se trouve qu’il a fait un bout d’étude à Lyon. Son français est pour le moins rouillé, on se retrouve à baragouiner en français/anglais/japonais. On discute un peu. Il fait ses examens. Je lui explique que je me suis fait ça tout seul et il trouve ça drôle. Il finit par me présenter la radio de mon pied et le constat est le suivant : il y a « une petite flamme dans votre pied ». Avec l’accent, c’est très mignon à entendre. Il m’explique alors que je dois revenir régulièrement pour éteindre la flamme.
A partir de là, je fais confiance au processus, même si je suis assez surpris.
En France, je m’étais fait l’exacte même blessure, de l’exacte même façon, mais au handball et non au foot. Mon kiné m’avait envoyé dans sa cave son gymnase pour sautiller sur des machins tout en râlant sur les sportifs qui ne se soignent pas correctement et les médecins du sport qui disent des conneries, etc. Le tout, avec des gestes vifs et en parlant fort.
Au Japon, des infirmières m’installent sur un lit douillet, me collent des électrodes à ma cheville, et me laissent là 5 à 10 minutes à kiffer les guilis des décharges électriques. Je dois faire ça quelques semaines, tous les deux ou trois jours.
A savoir qu’au Japon, je cotise pour le kokumin kenkō hoken, l’assurance santé nationale pour les chômeurs, étudiants, travailleurs précaires comme moi et autres individus du bas de l’échelle. Cela couvre environ 70% des dépenses de santé, contre une cotisation assez modeste.

Sommeil et pharmacie
J’ai profité d’être au Japon pour aller voir des professionnels de santé devenus introuvables en France. À moi les joies du dermatologue ! Je vois régulièrement un gars joyeux qui prend plaisir à m’appeler Monsieur Damien « mooshiaa Damiann ». Il semble bien faire son taf. Ce qui m’a surpris, c’est qu’il a un petit côté commercial aussi. Il vend des produits. On en trouve à l’entrée, un peu comme font les coiffeurs en France. Ça pue les conflits d’intérêt, je n’aime pas trop ça.
J’ai aussi eu des problèmes d’insomnie. Moi, Cancrelat, avec mon CV de dormeur compulsif long comme le bras. Festival, concert, cinéma, cours en amphi ou TD, bateau qui tangue. Partout, je m’endors comme un bébé. Au Japon, j’ai découvert la sensation d’une nuit entière à ne pas réussir à dormir. Je ne vais pas m’étaler sur les raisons, mais j’ai commencé à ne pas dormir, et ensuite, j’ai continué. J’ai commis les erreurs classiques de l’apprenti insomniaque : compter les heures de sommeil restantes, se faire la liste des conséquences d’une journée à passer alors que je serai fatigué, rester obstinément au lit au lieu de changer un peu d’air, etc. Je suis allé voir des toubibs pas très empathiques (ce qui semble être la norme au Japon) qui m’ont prescrits des cachetons.
J’aime bien les pharmacies en France. C’est toujours bien ordonné, ça sent bon, ça te pousse à l’achat. Au Japon, il y a d’innombrables parapharmacies qui débordent souvent sur le trottoir avec la clim allumée à fond. Et puis il y a les véritables pharmacies, des comptoirs austères où il faut s’inscrire. On vous laisse avec un formulaire long comme le bras, qui me rappelle ceux du don du sang : en cochant non à d’innombrables antécédents médicaux, je me rappelle ma chance d’être en bonne santé. Juste un peu de dodo et ça ira mieux.

Une fois que c’est fait (à refaire pour toute nouvelle pharmacie), on vous fournit des petits pochons de cachets à l’unité. Pas de boites entières comme en France dont la moitié finira à prendre la poussière dans le cabinet des toilettes, mais juste ce que le médecin a demandé. C’est chouette pour ne pas gâcher ou abuser de substances. Ça prend un peu plus de temps à conditionner. Mais j’ai passé un bon moment à chaque fois que je suis venu. Les pharmaciennes prenaient bien le temps de m’expliquer le rôle et l’administration des médicaments (et m’apprendre du vocabulaire au passage). C’était souvent assez comique. Elle tente une phrase, je comprends pas, elle tente plus simple, je comprends un mot. Elle tente une troisième, et je comprends enfin. On est tous les deux très heureux de se comprendre. Je n’ai jamais vu quelqu’un être aussi fier de moi pour avoir dit quelque chose du genre « je dois prendre ce médicament 3 fois par semaine, après le dîner ».

Les cachetons m’ont aidé pour les pires nuits, mais j’ai globalement réussi à retrouver un sommeil potable, même si, curieusement, mon rapport au sommeil a vraiment changé depuis. Depuis, je tiens beaucoup plus souvent les soirées après 23h. C’est fini de rater mon propre anniversaire car je comate une heure sur le canapé à lutter pour finalement perdre combat.
Les échanges linguistiques : source de rencontre
L’autre nouveauté de mon quotidien sur la fin de mon séjour, c’est que je découvre les Volounteer centers – pardon, les borantia sentaa. A peu près l’équivalent des maisons des associations : des bâtiments pleins de salles que des assos ou des gens peuvent louer pour y organiser leurs activités.
J’y trouve des activités de discussion en japonais pour les étrangers. Contrairement aux groupes de discussion auxquels j’avais participé précédemment, le concept ici, c’est de mettre des japonais et des étrangers autour de tables, et de les faire discuter à 100% en japonais. Les japonais sont là pour corriger et répondre aux questions de langue. Ce sont surtout des japonais et japonaises de plus de 60 ans qui font ça, qui ont un peu voyagé dans leur vie et qui ont gardé une certaine ouverture sur l’internationale.
J’y rencontre quelques gens remarquables :
- Une sri lankaise venue au Japon grâce à un mariage avec un sri lankais. Ce qui est drôle, c’est qu’elle ne cachait qu’à moitié que c’était un mariage blanc, et que son mari, elle s’en tartinait la biscotte. Mais elle le disait subtilement. Exemple de discussion :
– Tu vis avec ton mari ?
– Non. Nous avons chacun notre appartement.
– Vous allez chercher ensemble ?
– Non, je n’ai pas envie. *sourire poli*
- Le Français. J’ai rencontré pas mal de français à Tokyo. Souvent des jeunes qui ont grandi avec les mangas et les animés, qui ont fait de longues études, qui espèrent décrocher (ou qui ont réussi) un poste de cadre. Mais lui, on l’appellera Régis, il est juste là quoi. Il a rencontré sa femme, japonaise. Ils se sont mariés et se sont installés à Tokyo il y a des années. Il élève un gamin. Il a même un taf : il est surveillant dans les bus scolaires. C’est quelqu’un qui parle beaucoup, et assez fort. Il adore tout expliquer à tout le monde. Il m’a expliqué dans le détail comment changer une roue de vélo par exemple, j’étais ravi. Et il fait tout ça alors qu’il parle toujours un japonais plus qu’approximatif. Chaque fois qu’il cherche ses mots, ce qui est très souvent, il lâche de longs « euuuuh » bien franchouilllards. Il ne peut s’empêcher de terminer ses phrases japonaises par des expressions françaises, comme « tu vois » ou « quoi ». Donc une discussion avec lui, ça donne un truc comme ça :
– taiya wo… euuuh… kae… kaerimasu… tu vois… comme ça… kore… ha…
C’est une discussion, car il n’y a pas besoin de lui répondre, il parle toujours. Je me demande comment il en est arrivé là dans la vie. Peut-être qu’il fait régner l’ordre en criant des mots français d’une voix gutturale.
Pour la troisième personne que je veux vous présenter, un peu de contexte.
On me demande de faire ma présentation. Comme souvent au Japon, c’est un rite codifié, bien connu et ça a un nom. C’est pas juste se présenter, c’est faire son jiko shôkai. Je raconte alors les choses habituelles, je suis français, je suis en visa vacances-travail, je bosse dans un café. Les gens sont plutôt impressionnés d’entendre que je bosse au contact de la clientèle. Ils me posent quelques questions, et je donne des détails supplémentaires : je fais tel chose, dans tel café à tel endroit.
J’ai ensuite fait la rencontre d’une femme qu’on appelera Karin (j’ai oublié son vrai nom). Elle a un character design intéressant. Sûrement à la retraite, elle bossait auparavant en tant qu’hôtesse de l’air (même si j’ai quelques doutes sur ma mémoire là-dessus aussi). Elle fume vu ses dents. Elle aime le rose et les pin’s, vu sa tenue et sa valise. C’est une valise assez petite, qui roule mal, qui ressemble plus à une valise pour petite fille qu’à un bagage cabine à mettre dans l’avion.
Quand elle s’est assise à côté de moi, j’ai vite compris que j’aurai du mal à discuter avec le reste des gens de la table. Elle fait tout son possible pour me tenir la jambe. Quand elle arrive à court de discussion, elle sort un truc de sa valise et c’est reparti. D’abord, il y a des photos de voyage, qui semblent dater un peu vu les couleurs sépia. Ensuite, elle me demande si j’aime les glaces. Je réponds non, je commence à broder sur le fait que j’aime mieux d’autres trucs, quand je vois que sa main, dans sa valise, est refermée autour d’une glace, qu’elle était prête à m’offrir. Chelou.
Mais ne vous faites pas, peu après, elle arrive à me refourguer des sachets de bonbons. Je parviens néanmoins à me brancher à la discussion qui a lieu, je le rappelle, tout autour de nous, sur notre table de discussion.
Après la séance, une team de jeunes a l’air de se constituer. Ils me proposent de poursuivre avec un karaoke. Comme je me suis très bien entendu avec un hong kongais qui avait dit oui, et que je n’oublie pas la Yes Man Philosophy, je dis oui. Puis j’ai le déplaisir de voir que Karin dit oui aussi. Elle me tient encore pas mal la jambe sur le chemin. Pour la première fois, je sens que la Yes Man Philosophy me mène vers un bourbier. Le karaoke se passe, l’ambiance n’est pas folle mais pas pire, même si Karin est assez gênante et parait un peu détonnante, seule soixantenaire entourée de jeunes.
Je m’éclipse prétextant un appel à passer en prenant soin de garder le contact du gars que j’aime bien.
Quelques jours plus tard, qui vois-je débarquer joyeusement au café où je bosse ? Karin. Elle débarque avec son style inimitable et sa valise, commande un café au comptoir en prenant soin de me faire de grands coucous de la main, et de déclarer au cassier que je suis son ami.
Elle s’attable ensuite en évidence face au comptoir, et vaque à ses occupations, des heures durant. Je comprends vite qu’elle attend la fin de mon shift.
Je ne peux pas l’éviter au moment de sortir : elle est stratégiquement placée face au comptoir et sur le chemin de l’unique sortie. Au moment de passer, elle me dit qu’elle allait justement y aller. Comme par hasard ! Elle me demande quel transport je prends. Elle prend le même, ça tombe bien ! J’aurai clairement pu dire n’importe lequel. Voilà qu’elle me suit jusqu’à la gare avec sa valise rose qui cahote.
On se retrouve dans le train, qui est assez bondé. Elle me colle au basque, me parle beaucoup. Je donne vaguement le change, tout en réfléchissant à comment je vais pouvoir me débarrasser d’elle. Elle sort une petite bouteille de vin et veut me l’offrir. Je refuse. Elle la range, puis sort du chocolat, et veut me l’offrir. Je refuse encore. Elle insiste et le fourre dans les poches latérales de mon sac. Les gens autour nous lâchent des coups d’œil mi-curieux, mi-inquiets. J’ai la chance d’avoir la barrière de la langue pour me protéger. Je peux checker des choses sur mon téléphone sans qu’elle puisse comprendre, et je peux prétendre ne pas comprendre ce qu’elle me dit quand elle me parle. Une fois arrivé à Ikebukuro, une grande gare riche de dizaines de correspondances possibles, je prétexte un rendez-vous médical, et disparait dans la foule.
Je suis débarrassé d’elle pour la journée, mais elle sait toujours où je bosse. Il est possible qu’elle soit retourné au café à des heures où je n’y étais pas. Toujours est-il qu’elle débarque encore quelques jours plus tard. Plus précisément, tous mes collègues la voient débarquer. Déjà, elle a un style. Ensuite, elle parle fort et joyeusement, me dit joyeusement bonjour, et répète à tous mes collègues que je suis Damien, et que je suis son ami.
Mes collègues sont curieux. Je leur explique avec mes mots où je l’ai rencontrée, que c’est assez gênant. Ça les fait marrer. Leur réaction est du genre « ah quel beau gosse il a des groupies ».
Une fois de plus, elle attend des heures la fin de mon shift face au comptoir. Mais cette fois, je ne veux pas me retaper le même cirque. Je passe devant elle sans lui laisser le temps de se lever. Je m’engouffre dans la bouche de métro la plus proche et prend quelques détours pour aller chercher mon train.
Quelques jours plus tard, elle repasse, mais cette fois, elle ne reste pas. Elle me tend une jolie enveloppe rose et s’en va, l’air moins exubérant que d’habitude. Je l’ouvre : c’est un mot, écrit avec beaucoup de soin, dans un japonais simplifié pour un étranger. Par exemple, elle espace les mots, ce qui ne se fait pas normalement.
Étant en plein shift, je pose la lettre sur une étagère. Je compte la lire après. Mais au cours d’un shift, j’enchaine plusieurs postes. Quand je repasse le soir récupérer la lettre, elle n’est plus là. Un collègue l’a probablement pris pour un déchet ramassé sur le plateau d’un client, et la jeté à la poubelle. Je ne saurai jamais ce qui y était écrit, et je ne reverrai jamais Karin.
Les amis
A partir de septembre, il y a une vraie dynamique de groupe qui s’installe avec mes potes de l’impro. On commence à s’inviter les uns les autres un peu partout, ou chez nous. Ils sont en bonne partie la raison pour laquelle ces derniers mois ont été les meilleurs pour moi. Peu avant mon départ, j’organise une randonnée à une centaine de kilomètres de Tokyo. On n’a pas du tout pu compléter l’itinéraire, on était trop occupé à s’amuser. On trouvait partout l’opportunité de délirer un moment, au détriment de la marche. On n’a pas pu voir la partie la plus impressionnante du sentier, qui traverse une ancienne carrière de pierre. Tant pis, et puis c’était payant.
Photo. Si j’en retrouve.
Je ne les ai même pas présentés dans mes articles. Voici les plus proches :
Igor. Ce véritable bro, ce russe réflexif et très musclé aurait été choisi par Platon pour devenir un de ses roi-philosophe. Il réfléchit beaucoup, mais il reste en même temps quelqu’un d’assez terre-à-terre, de chaleureux, qui aime les petits bonheurs de la vie.


*démarre une dissertation*
Natasha. Elle aime les trucs à l’ancienne comme sa caméra super 8, et est à peu près tout le temps souriante. Elle a grandi sur une île minuscule au beau milieu du Pacifique et a décidé d’aller vivre dans la ville la plus peuplée du monde, perpétrant une histoire familiale de déménagement complètement random. Déter, elle a réussi à se faire une carrière de graphiste pour le jeux vidéo, et une vie au Japon.
Aizhan. Une méga tête, timide et humble, hyper souriante. Elle est arrivée au Japon car elle était l’une (ou la ?) meilleure étudiante de japonais du Kazakhstan. L’équivalent japonais du TOFEL/TOIC, c’est le JPLT. Il vu du N5 (facile) au N1 (ultra dur). Le N1 demande une large connaissance de formulations rares et ampoulées. Un natif ne l’obtiendrait pas sans entrainement. On perd très vite le niveau si on ne l’entretient pas. Je vous assure qu’il y a peu d’occasion d’entretenir des formulations avec triple négation sur un registre poétique et respectueux. Eh bien Aizhan a passé le JPLT N1, et l’a obtenu trois fois. Je ne sais plus pourquoi elle a eu besoin de s’infliger ça, mais elle a fait. En 2024, elle était en passe d’obtenir la nationalité japonaise, ce qui n’est pas facile non plus.
Thomas. Le patron de l’impro francophone à Tokyo. La quintessence du coach, et du bon père. Hyper encourageant, il parait souvent vraiment fier de nous, ses élèves. Il parle souvent des choix qu’il fait par amour, pour sa femme, ses enfants. Je le crois entièrement sincère. Il a renoncé à une carrière de comédien et d’improvisateur en France pour suivre sa femme, ne faisant plus vivre sa carrière qu’en pointillé, recommençant tout à chaque destination. En France, il aurait certainement joué à la Lily. Un jour, je l’ai croisé totalement par hasard à Tokyo. Il m’a demandé comment ça allait. J’ai répondu honnêtement que je n’étais pas bien en ce moment à cause de mes insomnies. Je ressortais juste d’une tentative de sieste ratée. Dix minutes plus tard, nous étions attablés en terrasse. Il me prêtait une oreille attentive et me donnait des conseils, ayant lui-même un sommeil parfois compliqué.
Chappa. Venu du Mexique, il parle mieux japonais qu’anglais, mais il fait des efforts. Il fait littéralement un doctorat sur l’impro comme méthode d’apprentissage de langue. Techniquement, j’ai donc été un de ses cobayes. Il est aussi bon acteur, et a joué dans des séries Netflix japonaises. Chappa est sympa avec tout le monde et c’est très difficile de ne pas aimer Chappa.
Naoko. C’est une linguiste que j’ai rencontrée dans une activité d’échange linguistique assez éloigné de chez moi (et de chez elle). Elle a vécu un certain temps en France et parle très bien notre langue barbare. J’adore la linguistique, alors on a pu nerder pas mal ensemble. Sachez par exemple, que le nord du Japon était peuplé jusqu’à XIXème à peu près d’un peuple de culture et de langue(s) totalement différentes du japonais. Ce sont les aïnus. Ils se sont fait colonisés et assimilés si entièrement que les différents dialectes aïnus ne sont plus parlés que par quelques dizaines de personnes dans le monde. Naoko est l’un d’entre eux.
Hiromi. Il faut savoir que dans le groupe d’impro francophone, même si Thomas était un super coach, il régnait une ambiance assez homme quarante voire cinquantenaire. C’était chaleureux, mais c’était pas toujours mon truc. Heureusement, il y avait quelques jeunes. Je pense notamment à Hiromi, japonaise ayant appris le français. Elle était très chouette, c’était un plaisir de joueur avec elle. Elle est comédienne professionnelle, du moins, elle essaie, parce que c’est compliqué partout. Elle a tout de même décroché un rôle dans le cinéma français, ayant joué dans le dernier film d’Orelsan, Yoroi.
Nicolas et Sandra. Deux autres de la team jeune de l’impro francophone. Une suisse, et un belge en train de muter en suisse. Outre leurs accents rigolos, ils étaient sympas. Nicolas a une vraie passion pour l’architecture, et c’était hyper intéressant d’en parler avec lui. Je regrette de ne jamais avoir saisi sa proposition de me faire visiter l’université de Tokyo, où il faisait son post-doc.

Shinman. Après avoir grandi en Chine, elle a fait son possible pour se casser, et hop, études à New York. Puis elle a obtenu les financements pour un doctorat au Japon portant sur les mèmes, ce qui me semble aussi dur qu’improbable. Surnommée la Meme Doctor, elle connait les refs les plus obscurs qui soient. Elle était marrante. J’étais d’autant plus surpris des fois où on s’est mis à parler de la Chine (elle défend pas mal le régime).
Peu de japonais dans cette liste. Est-ce lié aux différences culturelles ? Un peu, sans doute. A la barrière de la langue ? Beaucoup oui. Il y a deux japonaises dans la liste et elles sont francophones. Mon niveau de japonais, y compris à la fin du séjour, demeurait insuffisant pour évoluer dans des cercles amicaux. Par contre, il y a une sacrée surreprésentation des PhD. Je suppose que j’aime bien les scientifiques.
Au revoir
Peu avant mon départ, les copains de l’impro m’ont organisé une soirée d’au revoir. Rien de fou sur le papier : un repas, l’aprem ensemble, une sortie le soir. Mais l’ambiance était parfaite, et j’ai été touché de leurs attentions. C’est devenu un moment inoubliable pour moi.
J’ai du mal avec les adieux, alors j’en ai profité pour glisser à mes amis les plus proches une petite lettre personnelle, où je complimentais chacun à sa façon. Je crois que ça les a touchés aussi.


Des ennuis avec la police
Je voulais ramener mon vélo en France. J’adorais ce vélo. Pratique avec son petit panier, joli, typiquement japonais. Dessus, j’avais fier allure. Que n’ai-je pas sué sur sa selle pendant l’été humide et caniculaire. Que n’ai-je pas failli me le faire embarquer par la fourrière car je l’ai garé dans un petit coin tranquille pour ne pas avoir à payer le parking !
Je voulais le ramener. C’est pas forcément compliqué à faire à condition d’acheter une valise adaptée. J’ai considéré que j’étais trop pauvre pour ça, et que j’allais le faire avec un bon vieux carton.
Il m’a donc fallu le trouver. Je suis donc allé faire la tournée des vendeurs de vélo du coin, et j’ai fait ça à vélo. J’en tente un, deux, au troisième, j’ai mon carton. Tout se passe comme sur des roulettes. Le plan est de repartir en train avec le carton, et de récupérer mon vélo une prochaine fois. Mais le stationnement des vélos au Japon, c’est compliqué, et dès lors qu’on est en ville et que c’est pour plus d’une heure, globalement, il faut payer.
Mon carton sous le bras, je suis pris d’un cas de conscience. Je risque de récupérer mon vélo dans plusieurs heures, et pour le moment, il est garé à l’arrache. Ce sera très ironique, mais je décide donc de me mettre en règle : je vais marcher avec le carton et mon vélo jusqu’au parking de la gare du coin.
Je pose le carton sur le trottoir le temps d’aller chercher mon vélo qui est à 50 mètres de là. Et là, un vieil homme me voit faire, et me fait des signes. Il pointe le carton. Il n’a pas l’air content. Je lui dit en japonais que c’est pour une minute, et que tout va bien, je ne vais pas le laisser ici.
Mais encore plus proche que mon vélo, il y avait un kôban, un petit poste de police. Le temps que je revienne près de mon carton, j’ai un comité d’accueil avec le vieil homme et un flic.
Je suis saoulé d’avance. Le vieux s’en va, satisfait de son comportement civique. Moi, je suis méfiant sur la capacité du policier à me croire, étant étranger, mais je me lance dans l’explication. Il me cuisine un peu, et décide de me contrôler. Carte de séjour, vérification de l’adresse, et de l’immatriculation du vélo. Eh oui, il faut savoir que les vélos au Japon sont immatriculés. Heureusement, j’étais bien le possesseur légitime. Le policier finit par me croire, et je repars finalement avec mon vélo, et mon carton.
L’autre ironie de l’histoire, c’est que j’ai bien galéré ensuite, et que je n’ai pas ramené mon vélo en France. Ce carton ne m’aura servi à rien.

Plus d’ennui avec la police
Deux jours avant mon vol retour pour la France, pour la première fois de ma vie, je perds mon porte-feuille. Je m’en rends compte dans une petite boutique de souvenirs où j’achetais des cadeaux pour ma famille.
C’est le stress de ma vie. Je refais mon chemin à l’envers, à la recherche de là où j’aurais pu le perdre, en me faisant la liste des conséquences si je ne le retrouve pas d’ici mon vol. Tout ce qu’il me reste (quand même !) c’est mon passeport. Mais je n’ai plus un sou, je ne peux même pas prendre les transports en commun.
Je garde un certain sang-froid et je fais tout ce qui est de mon possible pour le retrouver : demander au kôban (ils n’ont rien), retourner ma chambre et questionnaire mes colocataires, refaire mon trajet à l’envers.
Et là, je retrouve quelque chose. Non pas mon porte-feuille, mais des indices. Quelques uns de mes cartes traînent par terre, devant le distributeur où j’avais pris une bouteille d’eau fraiche. Je me refais le film du moment où je glisse mon portefeuille, après en avoir sorti quelques pièces, dans le sac plastique que je tenais. J’ai dû le « glisser » à côté.
Je croise les doigts très forts pour que la légendaire honnêteté des japonais se produise, et que quelqu’un finisse par déposer mon porte-feuille au kôban. En attendant, j’essaie de retirer de l’argent à la banque. En effet, la Japon vivant parfois toujours dans les années 80, il existe deux façons de retirer de l’argent : la carte bancaire, ou le livret bancaire. Ça ressemble à un chéquier, mais on peut le filer à l’agent à la banque, qui va consigner dessus le montant retiré. Sauf que je suis baisé, ils refusent de confirmer mon identité, car mon nom est écrit sur le livret en katakana, et mon passeport, seule pièce qui me reste, est écrit en bon vieux alphabet latin.
Et puis je reçois un appel : c’est le policier du kôban. Mon porte-feuille a été ramené. Je m’y précipite. Il me pose quelques questions pour vérifier que je suis bien qui je prétends. On fait le tour du contenu. Et deux choses posent problème.
Il y avait 10 000 Yens dans mon porte-feuille, soit environ 80€, et ils ont disparu. Mais le policier ne me croit pas. Je n’insiste pas. Je suis entièrement soulagé d’avoir retrouvé mes papiers et ma carte bancaire.
De ma vie entière, il n’y a que deux choses dont je suis sûr qu’on me les a volés : ma calculatrice au lycée, et mes 10 000 Yens au Japon. Les japonais, c’est plus ce que c’était.
Le deuxième problème est plus embêtant.
Ennuis maximum avec la police
Pour obtenir une carte bancaire au Japon, c’est compliqué. Le système est complètement fermé aux étrangers, et la meilleure solution quand on est en PVT, c’est d’obtenir une simple carte de retrait « une cash card » de la banque postale. Problème : si de l’argent tombe sur le compte après votre retour en France, il y reste. Mon ami Thomas m’avait donc laissé sa carte pour que je retire les sous et lui vire des euros en échange. C’était plusieurs mois plus tôt, la carte était vide depuis longtemps, mais elle était restée dans mon porte-feuille.
Évidemment, le policier qui a récupéré mon porte-feuille a trouvé ça louche. Il a envoyé la carte incriminée au commissariat et m’a ordonné de m’y rendre le lendemain pour y plaider ma cause, de venir avec le fameux Thomas pour récupérer la carte. Je ne comprends pas tout ce qu’il me raconte (le policier n’a aucune maitrise de l’anglais) mais je comprends qu’il vaut mieux que je le fasse, même si je m’en fiche de cette carte. Je lui explique que Thomas n’est plus au Japon. Il dit que je pourrai l’appeler. Bon.
Le lendemain, c’est mon dernier vrai jour au Japon. Je n’ai vraiment pas que ça à faire, mais je n’ai pas envie d’être fiché par la police japonaise. J’aimerais bien revenir un jour ! Je vais au commissariat à la première heure. C’est assez impressionnant. Je vois le rideau de fer s’ouvrir. Des brigades passent dans les couloirs et saluent d’un air martial. Le bâtiment est défraîchi, les murs sont verts moche fatigué. Ça sent le bon vieux service public.
Thomas est resté éveillé jusque tard dans la nuit, décalage horaire oblige, mais il est bien là, prêt à téléphoner. C’est parti pour l’appel le plus surréaliste de ma vie. En montrant bien son nom sur le téléphone, je lance l’appel, et je tends mon téléphone à la policière du commissariat à travers de gros barreaux. On dirait qu’elle est en prison. Elle commence à l’interroger, en japonais bien sûr. Thomas a probablement la tête dans le cul, le japonais par téléphone, c’est difficile, et son niveau est un peu plus faible que le mien. Je me retrouve témoin, impuissant, à la discussion de sourd qui a lieu entre lui et elle, qui lui pose des questions sur la carte, du genre : quel nom est indiqué, de quelle couleur est-elle, de quelle banque ? Mais Thomas ne comprend pas tout, et ne se souvient plus du nom de la banque. Moi, j’essaie de l’aider à comprendre à un moment, mais ! Damattekudasai ! les policiers m’ordonnent de me taire. Ils ne savent pas ce que je lui dis en français, et je pourrais tricher en lui donnant des indices !
Malgré les galères de Thomas, il parvient à répondre tant bien que mal aux questions, et peut-être la policière a-t-elle conscience de l’absurdité de leur interrogatoire. On me rend la fameuse carte, que je m’empresse de découper et jeter à poubelle.
Dormir dans les trains
J’ai eu des problèmes de sommeil. A un point, je dormais mieux et peut-être plus longtemps dans les trains et métros. Prenez un système qui fonctionne bien, des gares et véhicules propres, une ambiance calme et respectueuses, ajoutez-y la voix de mon prof d’impro qui fait les annonces dans les gares, comme une présence familière et rassurante, et saupoudrez le tout du fait que je suis parfaitement bercé par les roulis du train. Vous obtenez une superbe zone de sieste.

J’avais pris cette photo pour la casquette Jul évidemment.
Les conseils du chef
Quand je bossais à la cafétéria, vers la fin, le chef commençait à être à l’aise avec moi. Il me posait des questions plus osées qu’au début. Comme cette fois où il me dit en gros que je dois pécho un max. Ce à quoi je réponds que je suis en couple. Il me dit alors que je peux faire uwaki. Je ne comprends pas, il me répète le mot. Ma collègue semble outrée, du genre « non maiiiis ». Je cherche sur mon téléphone la traduction du mot. Je vois « sexe infidèle ». Je lui demande si c’est sa recommandation. Il me fait oui en rigolant.
Merci chef.
Entretien réussi
Je suis en entretien d’embauche pour un Izakaya, et ça se passe super bien. Je comprends et réponds à toutes les questions du recruteur, sauf à un moment. Il est jovial (comme toujours), et à un moment donné, il s’arrête, et me dit dans le plus grand des calmes que je suis beau gosse « ikemen ! ». Là, je bafouille un merci. Et lui de dire que je dois pécho souvent. Je n’ai pas cherché à donner de détails sur ma situation matrimoniale, cette fois.
De manière générale, j’ai été assez souvent complimenté sur mon physique au Japon (beaucoup, beaucoup plus qu’en France) ce qui fait assez plaisir. Ou alors on me disait que j’avais un gros pif. J’imagine que les deux jugements ne sont pas forcément antithétiques.
Les bains publics
Les bains au Japon (les sentôs, onsen si c’est une source naturelle), c’est un service public. L’entrée n’est vraiment pas chère (350 yens environ), il n’y a certainement pas de quoi payer la facture d’électricité. Alors en bon citoyen, autant en profiter ! Comme la plupart des bâtiments de service public japonais, c’est propre mais vieillot. Le public aussi est assez vieillot, les jeunes y vont de moins en moins.
Pour moi, c’est devenu un rendez-vous régulier de mon dimanche soir. J’adorais prendre ce moment de calme. Dans les bains, on se détend, ou on brûle comme une écrevisse, et devant les lavabos, on se lave, on se rase, et tutti quanti (par contre ne vous lavez pas dans les bains).
Les tatouages au Japon sont mal vus car associés aux Yakuzas, la fameuse mafia locale. Contrairement à nos cartels, de ce que j’en comprends, les Yakuzas sont aujourd’hui plutôt devenus des genres d’hommes d’affaires aux business douteux. Ils gardent ainsi toujours respectabilité de façade. L’exemple typique, c’est que les Yakuzas peuvent être vraiment, vraiment très tatoués, ça ne dépasse jamais la limite des manches, des chevilles et du col du t-shirt. Il y avait des gars tatoués dans le sentô près de chez moi, et en dehors de ces limites, tout était tatoué, même les fesses, de haut en bas ! Pour le pénis, je ne m’en souviens plus. Je n’ai sans doute pas assez regardé.
Déceptions amicales
Tout n’a pas toujours été tout rose sur le plan humain, bien sûr.
Je pense à ce gars, que j’avais rencontré à l’escalade (il me semble), et qui apprenait le français. On s’est vite mis d’accord sur le fait de se voir régulièrement pour une séance d’échange linguistique. 50% de français, 50% de japonais. Win-win n’est-ce pas ! Déjà, il s’est révélé d’un niveau vraiment bas en français, au point où ça devenait compliqué d’envisager même une conversation basique. Ensuite, il paraissait assez passif. Là où je passais la séance avec mon carnet de note, il était juste là. Je ne l’ai jamais trouvé bien intéressant. Son regard s’illuminait uniquement quand il me parlait de son église, ou de son projet de roman. Il m’avait envoyé le document un jour. L’histoire d’un japonais qui découvrait Dieu grâce à sa rencontre avec une ukrainienne. C’était sans doute un peu son fantasme. Il insistait pour que je vienne à son église. J’ai fini par comprendre que son unique but avec ces échanges était probablement de me faire rencontrer Dieu à moi aussi. Non merci.
Il y a aussi eu Yoshihisa. Lui, je l’ai rencontré directement à un évènement d’échange linguistique anglais-japonais. Le courant est tout de suite bien passé. Quand de nouvelles personnes sont arrivées à notre table, on nous a demandé depuis quand on se connaissait, sous-entendu, on a l’air de bon amis ! Ca faisait 10 minutes. Il était nouveau à Tokyo, arrivant fraichement d’Osaka, et voulait se faire des potes. Tous les voyants étaient au vert !
Il était marrant. Mais il faisait aussi un peu trop son mec. Quand je l’ai vu jeter ses mégots de cigarette par terre dans la rue, j’ai commencé à me poser des questions. Pas très respectueux de sa part. Lors d’une soirée, il a bien sympathisé avec mon pote Thomas (un autre). Encore un voyant vert, quand nos potes s’entendent bien entre eux ! Et puis dans le même temps, alors que Thomas et sa copine sont à 5 mètres, il me glisse d’un ton moqueur « La copine de ton pote… elle est pas terrible, tu trouves pas ? ». Je dis en gros que je m’en fous, et que l’attirance est entre eux. Il insiste pour que je confirme son avis. Les mauvaises paroles derrière le dos, pas de ça chez moi, merci.
J’ai régulièrement organisé des sorties, avec des gens variés. Ça a souvent donné quelque chose. Parfois, j’essuyais des refus. Celui-ci est mon préféré :


