Le Bolivouhack selon Pivot #5 : sur la route des mines

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Lundi 29 Août : le réveil sonne à 7h30 c’est le jour du départ. Après avoir plié les bagages, on s’arrête au mercado central une dernière fois pour déguster une salade de fruits (pour ceux qui peuvent se permettre de l’ingurgiter). Ensuite on se dit au revoir et on part à la gare routière avec Blaireau.

Comme à chaque fois en arrivant, on est pris à partie par de multiples rabatteurs qui cherchent à nous vendre des billets d’autocar. Notre destination est Llallagua sur la route d’Oruro mais il n’y a que des bus de nuit et un colectivo nous propose de façon insistante un billet pour 70bs. C’est très cher et on ne sait pas quand il partira. Ils attendent souvent que le minibus soit plein. Un jeune bolivien assiste à la scène alors qu’on essaie de negocier avec les rabatteurs bruyants. Il nous dit en anglais avec un accent British parfait : “ne cherchez pas c’est hors de prix et je n’ai pas trouvé de solution non plus”. C’est ainsi qu’on a rencontré notre compagnon de route avec qui on allait passer une partie de la semaine.

Liam est d’origine bolivienne mais a été adopté par une famille anglaise. Il a donc grandi dans le nord de l’Angleterre et fait ses études à Bristol. A 20 ans il est déjà un peu entrepreneur et coordonne des groupes de riches touristes qui viennent visiter la Bolivie. C’est le genre de mec qui tape la discut’ avec tout le monde et t’appelle “mi mejor amigo” au bout de 10 minutes. On a appris a cerner progressivement le personnage, il fait des photos partout tout le temps, il est addict aux selfies mais surtout addict au sexe et à la séduction. Mais ça on allait en être témoin plus tard… Pour l’instant son seul objectif était de rejoindre La Paz avant la nuit pour retrouver une “amie” avant qu’elle prenne son vol pour l’Angleterre.

Le trio au départ de Sucre

On décide donc avec Liam et Blaireau de quitter le terminal interrégional et de prendre un bus pour la sortie de la ville. De là on prend un truffi pour Ocurì ce qui nous avance de 2 bonnes heures sur la route nationale. Après une pause repas avec un silpancho particulièrement bon, on prend un autre truffi jusqu’à Pocoata. On y arrive à 17h et on prend un dernier transport direction Llallagua. On descend quelques km avant, dans la petite ville minière d’Uncia.

Le trajet est mémorable, on rigole à bien avec Liam qui monte à chaque fois devant à côté du chauffeur pour gérer la musique. Contrairement à tous les autres minibus qu’on a pu prendre à travers la Bolivie où personne ne parle, cette fois ci on écoute la musique à fond, on fait du karaoké et on a des passagers atypiques (parfois bien rôtis). Même si on passe une bonne partie de la journée sur la route, le temps passe vite. Liam continue jusqu’à La Paz où l’on promet de nous retrouver.

La Rôtisserie

Lorsque qu’on descend du truffi, la nuit est entrain de tomber et il pleut assez fort. On se demande qu’est-ce qu’on vient faire dans ce village paumé. On a repéré des photos d’installations rouillées dans l’expo à Sucre et on sait qu’on risque d’être déçu sur place. Avec Blaireau on monte donc vers les hauteurs de la ville en espérant trouver un bâtiment abandonné dans lequel camper au sec. On arrive aux anciennes voies ferrées devant la maison de Patiño qui est aujourd’hui un musée.

L’énorme hall aux machine se dresse au bord de la rivière et on en fait plusieurs fois le tour pour essayer de trouver une entrée. Les vitres sont cassées, à l’intérieur tout semble abandonné mais des tôles ont été fixées aux ouvertures pour éviter les intrusions. On arrive tout de même à s’infiltrer à travers une fenêtre mal protégée. À l’intérieur 4 énormes générateurs diesel de 1910 se dressent dans l’obscurité. On visite toute l’usine à la lampe de poche et en chuchotant, on va de découvertes en découvertes. Les moteurs sont massifs ils font plus de 5m de haut et on pourrait rentrer debout dans les pistons. On passe également du temps à s’amuser avec les leviers de contrôle. Derrière une paroi en céramique, les fils haute tension pouvaient être manipulés grâce à un système de tringlerie fascinant. Je filme quelques vidéos qui montrent nos découvertes.

A la fin de notre visite, il est 22h. On décide de camper à l’intérieur au sec mais on a laissé les sacs à l’extérieur. Je ressors donc par la fenêtre mais la tôle fait un peu de bruit et un gardien sort du musée. Je me retrouve ébloui par une lampe torche, entrain de me contorsionner pour sortir et on me crie dessus en castillan. J’en perd tout mon latin espagnol et je n’arrive pas à m’expliquer. Finalement le gardien va ouvrir la porte, fait sortir Alexis qui m’aide à le rassurer et il comprend qu’on n’est pas venu pour voler. Il nous explique que le musée est ouvert le matin et que la centrale se visite également. On prend donc rdv le lendemain et on se sépare en bons termes.

La pluie s’est arrêté, le ciel étoilé est magnifique. Avec Blaireau on monte donc un peu plus haut dans la montagne et on plante la tente sur un terrain plat. C’est l’heure de sortir la grande cuisine: ce soir, c’est sandwiches aux sardines et aux oeufs durs nature avant de dormir. Malgré le froid à 4100m d’altitude on passe une très bonne nuit. Ça fait du bien de redormir en tente après ces quelques jours dans les bons lits moelleux des auberges.

Mardi 30 Août, il y a un peu de glace sur la tente mais il fait beau et le soleil sèche nos affaires. En sortant de la tente on découvre un paysage magnifique qu’on ne pouvait pas voir la veille en faisant l’ascension. Une mer de nuage s’étend devant nous et cache le village, on a l’impression d’être au millieu de nulle part !

Le musée n’est pas ouvert mais il y a un numéro de téléphone. En fait c’est le gardien d’hier soir qui est aussi conservateur du musée. Il vient nous ouvrir 20 minutes plus tard et nous fait une visite guidée de l’ensemble. On comprend mieux pourquoi il n’y avait pas d’horaires d’ouverture ou que la hall aux machine n’est pas aménagée : il ne doit jamais y avoir de touristes ici !

Le musée est située dans la maison du proprietaire de la mine, Patiño. Un ancien mineur qui a pu acheter ce terrain à Uncia juste avant que la valeur de l’étain explose avec l’avènement de l’électricité. La mine s’est développée, et dans les années 1920 Patiño est devenu l’un des hommes les plus riches du monde. Il a eu une grande influence en Bolivie et je vous recommande de lire son histoire.

La mine a été nationalisée en 1954 mais cela semble avoir apporté principalement de la corruption et de la mauvaise gestion. En 1987 dans le cadre d’une nouvelle politique de libéralisation à la chilienne, toutes les mines de Llallagua sont privatisatisées. En réalité elles ont directement fermées et tout le matériel a été vendu. Du jour au lendemain des milliers de travailleurs se sont retrouvés au chômage et la région est toujours sinistrée. Le site de la mine a été pillé et tout est tombé en ruine.

Avec le guide on retourne donc ensuite dans la centrale électrique où il nous explique certains détails. Il nous emmène également dans le bâtiment adjacent qu’on avait pas remarqué la veille dans lequel se trouve un énorme générateur encore deux fois plus gros et plus puissant qui a été installé plus tard en 1934. L’intérieur du moteur est encore comme neuf protégé par l’huile de la rouille, c’est impressionnant.

On fait ensuite une petite randonnée de 2h le long de l’ancienne voie ferrée jusqu’à Llallagua. On y est accueilli par des locaux extrêmement chaleureux qui n’en reviennent pas de voir des touristes arriver ici chez eux. Un commerçant nous offre des yaourts à boire et un local nous explique l’histoire de la ville et la situation des mineurs. Il existe encore quelques sociétés minières mais le travail est surtout artisanal aujourd’hui. Il nous explique que certains s’introduisent dans les galeries exploitées pour voler des minerais qui trainent et qu’on les appelle “Los Lobos” (“Les Loups”). On est entrain de descendre la rue avec lui à ce moment et un passant l’entend. Il nous rattrape en courant et nous dit irrité qu’il ne faut pas critiquer les mineurs, que c’est un métier difficile. Il enlève carrément son t-shirt pour montrer son dos abîmé et lacéré. Notre guide éphémère s’explique avec lui et on s’excuse avant de repartir.

notre guide éphémère en descendant dans la ville

Notre dernière visite avant de partir est la zone industrielle de Llallagua. A deux pas du centre-ville on tombe sur la friche d’une grande usine de raffinement des minerais. Toute l’installation a rouillé et est laissé à l’abandon depuis 1987. Toute ? Non, on y rencontre un toxicomane totalement paumé qui nous dit que c’est dangereux ici la nuit. On explore tout de même une partie de l’usine, fasciné par les différents circuits de convoyeurs, les broyeurs énormes, les aimants pour trier les métaux…

On entend du bruit en contrebas et on va dire bonjour aux travailleurs qui s’activent dans une partie de l’usine qui semble toujours utilisée. C’est probablement leur chef qui se dévoue pour nous faire visiter et il nous montre les différentes étapes du process. J’ai filmé ce que j’ai pu mais voilà un résumé de ce que j’ai compris :

  1. Broyage des roches contenant l’étain en graviers fins
  2. Passage de la matière dans le moulin qui est largement arrosé.
  3. 2 produits sont reccuperés : un broyat noir (chargé en étain ?) et de la boue grise
  4. La boue est séparée en plusieurs composants à l’aide de grandes tables densimétriques. Elles permettent d’éliminer les derniers résidus rocheux et il ne reste plus que de l’étain et ce que les locaux appellent du bronze.
  5. Le résidu de bronze + étain est récupéré après décantation.
  6. Ensuite, on ajoute un mélange d’acide et de kérosène à la poudre qui a pour effet de dissoudre le bronze. L’ensemble est envoyé dans un bassin de décantation.
  7. L’étain séparé chimiquement du bronze coule au fond du bassin, le reste du solvant s’écoule polluer la nature.

Disclaimer : on a pas bien compris toutes les étapes de ce process, il semble qu’ils utilisent le mot bronze pour désigner autre chose qu’un alliage de cuivre et d’étain.

On demande quelle quantité d’etain est produite ici et il nous répond 5 livres par jour. A 30Bs la livre je ne vois pas comment cela pourrait suffit pour faire vivre la douzaine de personnes qui travaillent sur place ainsi que les mineurs qui ont extrait le minerai. Autrefois toutes ces étapes étaient réalisées de façon industrielles et probablement plus efficaces. Ils arrivaient également à extraire un peu de tungstène et d’argent des minerais de la montagne.

la fin de la vidéo montre brièvement le traitement

On repart vers le centre ville satisfait d’avoir pu découvrir toutes ces techniques. On croise de nombreux mineurs en bottes et casque. Il ne nous manque plus que la visite d’une galerie de mine pour avoir une vision complète du processus et on nous a dit que l’ensemble de la montagne est une vraie fourmilière avec des kilomètres de galeries. Malheureusement il est déjà 17h30 et il faut qu’on arrive à La Paz le soir. On saute donc rapidement dans un truffi pour Oruro.

Le voyage est rapide sur les routes goudronnée de l’Altiplano, changement express à Oruro et arrivée à el Alto à 21h50, juste à temps pour prendre le dernier téléphérique qui descend dans La Paz. La vue sur la cuvette immense illuminée de toutes parts est impressionnante. On mets un message a Liam qui nous recommande son auberge jeunesse dans le centre. On le rejoint là-bas avant de partir chercher à manger dans les rues désertes de La Paz. Tout est fermé, a part quelques vendeurs de burgers de rue c’est un peu triste. On va se coucher satisfait de ces deux jours de découvertes loin des sites touristique. Je pense que ce qu’on a vu me marquera longtemps.

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2 Comments

  1. Wahou les gars, super balèze ! Mais j’ai une question : les tables densimètrique ça a un rapport avec les tables de multiplication ?

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