Japon #Bonus1 : Pourquoi tous ces trains ?

Quand un dermatologue vous dévisage, il voit des *choses*. Moi, je fais pareil avec les villes : je les dévisage avec un oeil expert et j’en tire des conclusions.

De temps en temps, je ne vais pas raconter ma vie, mais plutôt parler de ville. En l’occurrence, de Tokyo. En plusieurs articles, j’ai envie de parler de plein de choses, et pour que ça ne parte pas dans tous les sens, je vais essayer de répondre à une question : mais pourquoi tous ces trains au Japon ? Et pourquoi ils sont si bien ?

Tout le monde en France sait que les trains au Japon, c’est de la balle. Le Shinkansen est le premier TGV du monde, plusieurs années avant notre fleuron français. Il y a régulièrement des articles de presse qui sortent avec des titres du genre « Seulement 2 secondes de retard cumulé pour le métro de Tokyo en un an ». Sur les publis Facebook qui en parlent, il y aura toujours un vieux dans les commentaires qui écrira « Pendant ce temps la SNCF…… ». Oui mon vieux, pendant ce temps la SNCF ne gère pas un réseau d’une telle densité. La SNCB, la DeutschBahn, Amtrak, et les compagnies de la plupart des pays du monde non plus.

Quand on pense Japon, on pense train autant qu’on pense bagnole avec les Etats-Unis. Le réseau ferroviaire japonais a peu d’équivalent (la Chine, peut-être, de plus en plus ?).

Mais pourquoi ? Comment en est-on arrivé là ici et pas ailleurs ?

Une carte du métro de Tokyo, au sens strict : il manque une bonne partie des trains appartenant à d’autres compagnies, et il y en a beaucoup : Toei, JR, Keisei, etc.

Tout commence avec des poubelles.

La plupart des touristes qui vont au Japon remarquent qu’il n’y a aucune poubelle dans les rues. Après avoir mangé un melon pan du konbini, le touriste se demande « mais où diable vais-je pouvoir jeter l’emballage ? » et il ne sait pas. Souvent, on n’y parvient qu’une fois rentré à l’hôtel, et encore !

Mais, et si au lieu d’un déchet, on avait un papy, où est-ce qu’on l’entreposerait quand il fatigue ? Les personnes âgées ont souvent besoin de banc pour marcher de longues distances. A Tokyo, il n’y en a quasiment pas.

Si on ouvre encore la focale, on peut aussi se demander : où sont les places, les parvis, les terrasses ? A Tokyo, il n’y en a presque pas. Il n’y a aucun équivalent tokyoïte à la place de la République, à la place des Vosges, encore moins à la Place Rouge de Pékin. Quand on y réfléchit, l’espace public le plus célèbre de Tokyo et du Japon, c’est Shibuya crossing : un gros carrefour avec des feus et des passages piétons.

Vous avez sûrement déjà vu cet endroit en photo

L’autre grand absent, les touristes ne le remarquent pas toujours. Pourtant, c’est celui qui change tout en termes de mobilité, et qui offre un premier élément de réponse à notre question.

L’absent des villes japonais, c’est le stationnement public. En Europe, quand une mairie conçoit une rue, elle y prévoit la plupart du temps des stationnements automobiles (et vélo, parfois). On les trouve à côté des trottoirs, en long, en épi et en bataille. Parfois, des places publics entières servent de parking.

Une rue résidentielle typique au Japon. Pas de parking. Les vélos sont stationnés, mais gare à ne pas les laisser trop longtemps. La police embarque régulièrement des pelletés de vélos.

Au Japon, les pouvoirs publics considèrent visiblement que c’est pas leur mission. Et quelque part, ça se comprend. En France, Dieu sait que des gens peuvent se plaindre qu’un quartier n’est pas suffisamment de stationnements. Parfois, ça mérite un scandale pour ceux-là. Ce n’est pas insensé. Mais c’est parfois oublier que le stationnement est un service, et non pas un droit, pour lesquelles les collectivités dépensent l’argent du contribuable en construction et en entretien. Quand on décide de concevoir une place de stationnement, la collectivité doit donc se poser la question : est-ce que je dois consommer des fonds et de l’espace public, qui est un bien précieux en ville, pour cela ?

Aux Etats-Unis, la réponse à cette question est quasiment toujours OUI, OUI et encore OUI. Sur cette photo, on est à la pointe de l’excès de stationnement. La ville ressemble à un parking à ciel ouvert. L’espace dédié à la voiture est tellement vaste qu’on ne peut plus marcher : les distances sont toujours trop longues.

En Europe, la réponse est souvent oui, mais pas autant qu’aux Etats-Unis.

Au Japon, c’est non. La collectivité ne gère pas. Les parkings sont privés et donc payants. Ils sont situés hors de l’espace public, sur des parcelles privées qui auraient aussi bien pu contenir un immeuble.

Typiquement, des machins comme ça, avec les sabots.

Le stationnement, ça change tout dans une ville :

  • Dans une ville dense, les stationnements occupent un espace considérable. Quand on y réfléchit un peu, ça devient évident : une voiture passe 95% de son temps en stationnement. Pour être utile, chaque voiture vendue nécessite la construction de trois places de stationnement en moyenne de 10 m² chacune (sans compter les accès) : une à la maison, une au boulot, une à un lieu de loisir/commerce. On ne peut pas faire moins, car on ne peut pas partager facilement une place de parking : il faudrait avoir des horaires de boulot/loisir/maison parfaitement opposés. Trois places de stationnement donc, dans des villes où on vit et travaille les uns au-dessus des autres (dans des immeubles !). Basiquement, plus les immeubles sont hauts, plus il devient compliqué de dégager l’espace nécessaire au stationnement… sauf à finir comme Houston, sur la photo ci-dessus. En Europe, environ 10% des espaces publics sont attribués au stationnement automobile. Au Japon, cet espace va donc être mis à profit pour d’autres usages, en l’occurrence, les piétons et (surtout) la circulation automobile.
  • La voiture c’est la liberté… si on peut se garer. Quand on ne peut pas, on choisit un autre mode de déplacement (pourquoi pas le train !).
  • La voiture, c’est la liberté… si on a beaucoup d’argent. A Tokyo, les parkings privés sont relativement abondants et, a priori, rarement pleins, mais ils sont chers. Il faut donc mettre la main au portefeuille, et on aura souvent mieux fait de prendre le transport en commun. D’autant qu’on parle du stationnement de destination, mais le plus limitant à Tokyo, c’est certainement le stationnement du domicile. Les immeubles n’ont vraiment pas toujours un parking, et je suis certain qu’ils se louent ou s’achètent à prix d’or.
  • Pour couronner le tout, légalement non plus, on ne peut pas garer sa voiture comme on veut : il faut prouver que l’on possède une place de stationnement pour acheter une voiture.

Tout cela permet de se rendre compte que la voiture n’est pas devenu le mode de transport n°1 dans de nombreux pays par hasard : c’est aussi parce que des politiques nationales et locales ont poussé pour accompagner son développement. Au cours du dernier siècle, de nombreux choix ont été fait en Europe et en Amérique du Nord, notamment, qui ont permis à la voiture de se devélopper, parfois sur les cendres de systèmes de transport en commun prééexistants. Une trentaine de lignes de tramways existaient à Lyon dans les années 1930, par exemple.

Ces choix ont façonné les villes sur bien des aspects. A Tokyo, c’est un des facteurs qui ont permis à d’autres modes de déplacement, comme le train, mais aussi le vélo et la marche, de se développer sur un terreau fertile.

3 commentaires

  1. C’est fou l’absence de places publiques et de bancs ? C’est lié au climat ?
    En Amérique du sud on en voyait partout. Le moindre village avait sa place carrée avec des arbres, des bancs publics et souvent une fontaine.
    Il y a peut-être plus de parcs publics.

    • Pour vérifier si c’est lié au climat, il faudrait que j’aille dans l’extrême-sud du pays, voir si on fait les choses différemment là-bas ! Mais je pense que la raison principale, c’est la culture, et plus précisément la manière de considérer l’espace public. Au Japon, on ne traine pas dehors. On ne zone pas. On se déplace. Plutôt à l’inverse des pays latins, donc.

      J’investigue encore, mais il se peut que ce soit aussi lié à une façon historique de penser la ville pour les pouvoirs publics. Au XIXème/début du XXème, le Japon s’industrialisait comme les pays d’Europe. Mais pendant qu’en France on bâtissait des monuments, des grandes avenues et des grandes places, les villes japonaises ont très peu évolué. Ca n’a jamais été un sujet prioritaire, visiblement.

      Peut-être parce que dans un pays où on savait que toute construction finirait en ruine après un séisme ou un tsunami, on a toujours eu d’autres priorités.

      • Flétant2leRetour

        C’est intéressant ça : il n’y a pas de monuments dans les villes japonaises ? Ils sont pas trop branchés symboles et taille du kiki ?
        Parce que en France, aux Etats-Unis, dans les pays communistes, etc. c’est impressionnant les moyens mis dans des monuments gigantesques.

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